Le regard de l’autre

Le regard de l’autre sur les corps des « gueules cassées » dans Gueule d’amour de Delphine Priet-Mahéo et Aurélien Ducoudray est d’abord chargé d’émotions liées au rejet : la peur, le dégoût, la haine, le mépris… La réaction à la différence est ici brutale, sans détour et presque instinctive. Le regard porté sur ses visages mutilés hésite entre la fascination et l’évitement : voir pleinement, intensément ou ne pas voir, ignoré. Ce regard fait donc de la personne mutiliée soit un monstre soit un invisible.

Dans Le dégoût, le personnage principal devient de fait invisible : La belle aveugle qu’il fréquente ne voit pas sa difformité, et il se garde bien de lui en parler, croyant ainsi échapper au mépris et au dégoût. Mais ce regard de l’autre auquel il croit échapper ainsi se retourne contre lui-même. En ne le voyant pas, l’aveugle lui tend un miroir et il ressent pour lui-même le dégoût qu’il croit provoquer dans son environnement.

Avec Enfer portatif, François Ayroles suit un autre chemin : ses personnages, tétraplégique pour l’un et aveugle pour l’autre, ne sont assignés ni à la monstruosité (leurs handicaps ne modifient pas leur apparence) ni à l’invisibilité (ils sont bien trop fâcheux pour cela), mais à leur handicap lui-même. Dans les regards de ceux qu’ils croisent, ils sont avant tout un aveugle et un tétraplégique, et bien souvent, ils ne sont pas plus. On s’attend donc à ce qu’ils se comportent comme tels, et acceptent sans sourciller l’aide condescendante ou l’abus éhonté.

Ici encore, le regard de l’autre oublie la personne.

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