Le regard sur soi

Alef-Thau, dans la série éponyme de Jodorowski et Arno, est né sans bras et sans jambes. Sortant d’une logique de complétude d’une anatomie conforme, il imagine librement son corps, comme une addition de membres et d’organes dont il n’était pas doté au départ. Il procède aussi par multiplication puisqu’il peut sécréter son double ectoplasmique.

Le personnage principal de La fabrique des corps d’Héloïse Chochois, vit au contraire une amputation, donc une soustraction. Partant d’un tout, il devient une partie et le manque détermine la façon dont il pense son propre corps. C’est le fantôme de son bras absent qu’il imagine de façon obsédante puisque les difficultés du quotidien le lui rappellent en permanence.

Dans Des fourmis dans les jambes, Alex voit lui aussi des facultés lui manquer au fur et à mesure que la sclérose en plaque le prive de sa mobilité. Au handicap s’ajoute la souffrance des crises. Son imagination se déploie donc dans deux directions : la visualisation des causes invisibles de son supplice et le rêve d’un corps libéré, non seulement de la maladie qui le handicape, mais aussi des forces de gravitation qui l’attachent au sol. Être privé de ses jambes lui fait ressentir un manque d’ailes et Alex, à l’instar d’Alef-Thau s’imagine un corps situé au-delà du corps humain.

Enfin, Nono, le personnage d’Un cœur simple, ne semble pas penser son corps. Ce corps échappe au contrôle de sa volonté, et dans le même mouvement, il échappe aussi à sa faculté d’imagination. Lorsqu’il se rêve volant dans les airs, ce n’est pas, comme Alex, pour pallier l’incapacité de son corps, c’est parce que son corps adhère pleinement au rêve de son esprit. C’est parce que son corps et son esprit pensent ensemble, et qu’ils s’expriment d’une même voix.

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